1er-Mai, alerte à l’imposture !

1er-Mai,  alerte à l’imposture !
LE MONDE | 28.04.2012  -
Par Annie Ernaux

Née en 1940, Annie  Ernaux est agrégée de lettres modernes et a enseigné au lycée avant de devenir écrivaine dans les années 1970.  Auteure de nombreux romans en partie autobiographiques, elle a obtenu plusieurs  prix, dont le prix Renaudot en 1984. Elle revendique dans son oeuvre littéraire  une démarche empruntée aux sciences humaines, inspirée par la  sociologie de Pierre  Bourdieu.
Son dernier ouvrage est « L’Atelier noir »  (Editions des Busclats, 2011)

Stupeur,  colère – il ose faire ça ! -, ma première réaction à la  proclamation de Nicolas Sarkozy de fêter «  le vrai travail » le  1er mai sur la place de la Concorde. Puis la sensation d’une  blessure. Celle infligée à la mémoire des luttes de plus d’un siècle, partout  dans le monde, pour l’obtention de droits sociaux, d’un temps de travail défini  et limité, huit heures par jour, quarante-huit heures par semaine, contre un  patronat sûr de la légitimité de sa domination, qui ne voulait aucune règle. Des  luttes qui, répétées, tenaces, aboutiront en France au Front populaire, changeant la vie de  la majorité des gens. Mais aussi des luttes dans lesquelles des ouvriers ont été  blessés, sont morts : le 1er mai 1891, à Fourmies, dans le Nord, un  homme, quatre garçons et quatre filles entre 14 et 20 ans ; le 1er mai 1906 – l’année de naissance de ma mère qui travaillera dans une usine dès  l’âge de 12 ans -, deux morts à Paris.

Même si sa  signification s’est affadie, même s’il est surtout accueilli comme la chance  d’un jour férié, si les défilés et rassemblements sont plus ou moins nombreux,  le 1er-Mai est un « lieu de mémoire « , tel que l’a  défini l’historien Pierre Nora, c’est-à-dire de fête, d’emblème, de  monument, etc., où s’incarne la mémoire nationale. Autant qu’un symbole de la  lutte internationale des travailleurs, il est un lieu de la mémoire sociale des  Français et il n’est, je crois, personne qui ne le ressente comme associé à  l’idéal républicain de liberté, d’égalité, de fraternité. A preuve, le  1er mai 2002, qui a vu un million et demi de citoyens descendre dans les rues pour manifester leur attachement à ces  valeurs.
Le propre de ce  gouvernement a été d’oser tout. De nous surprendre en osant tout. D’avoir toujours un temps d’avance sur ce qu’on  pouvait imaginer. En ces derniers jours de son mandat  présidentiel, Nicolas Sarkozy aux abois s’empare sans vergogne de la fête du  1er-Mai, la confisque à son profit pour faire coup double : occuper le terrain dans tous les sens du terme  à la place des syndicats et de la gauche, passer sur ces corps intermédiaires dont il  souhaite la suppression, qu’il méprise ouvertement - « quand il y a une grève  en France, personne ne s’en aperçoit », s’est-il vanté naguère – faire l’événement du jour et se rallier les électeurs de Marine Le Pen, voire d’autres, que ce  slogan du «  vrai travail ».
En 1941, Pétain avait  fait main basse sur le 1er-Mai pour le vider de son sens de lutte internationale,  remplaçant la Fête des travailleurs par la « Fête du travail et de la Concorde  sociale ». Les contextes historiques diffèrent mais on peut assimiler la captation du 1er-Mai par  Nicolas Sarkozy à celle de Pétain. Pour les tristes raisons que l’on sait, le  chef de Vichy faisait appel à « l’union nationale », Nicolas Sarkozy, lui, est  clairement dans une stratégie de division nationale, la même qu’il applique avec  constance depuis qu’il a été élu. C’est uniquement là qu’il n’a pas varié et  que, malheureusement, il a obtenu ses meilleurs résultats, peut-être, hélas  aussi, les plus durables.
Gouverner, c’est diviser, tel est le système Sarkozy. Mais diviser en stigmatisant, en dressant une partie  de la population contre l’autre. Depuis 2007, il n’a eu de cesse de créer,  d’inventer, par son discours, deux  catégories de citoyens, dont l’une est désignée comme responsable des problèmes  de l’autre, qu’elle menace sourdement. Ces catégories sont mouvantes, mais  toujours tranchées, Français/immigrés, travailleurs/assistés, gens  honnêtes/délinquants, victimes…
Le discours sarkozien  les a si bien installées dans nos habitudes de pensée, ces catégories, qu’il  n’est plus besoin qu’elles soient expressément désignées, l’allusion suffit,  instantanément décodée par tout le monde, avec les connotations négatives qui  leur sont associées. Ce qui est bien sûr le cas ici avec l’expression « vrai  travail », qui sous-entend non l’existence absurde d’un faux travail ni même  de faux travailleurs (sauf peut-être sans-papiers, clandestins) mais celle de  « faux chômeurs », qui ne cherchent aucun travail, des « assistés« , terme en vogue depuis cinq ans, donc une catégorie de profiteurs  paresseux, naguère soupçonnés de faire la grasse matinée, quand  d’autres « se lèvent tôt ».
Dans ce système  binaire qui violente la réalité complexe du pays, sa diversité sociale et  culturelle, qui attise les haines, il y a, d’un côté, une France méritante,  courageuse, respectueuse des lois, la « vraie » France, légitime sur son sol  ancestral, et de l’autre, une population indigne qui n’a pas vocation à incarner cette vraie France, constituée qu’elle  est de « communautés » – terme d’exclusion dans le répertoire du chef de  l’Etat, repris par les médias sans discussion – d’origine étrangère,  d’individus parasites. Un ensemble flou, menaçant, auquel, selon les moments et  les circonstances, sont adjoints les grévistes, les profs, voire les juges,  censés relâcher tous les délinquants, et « les élites « .
La vraie France a  droit à des flots de compassion, parce qu’elle « souffre », leitmotiv de  la campagne de Sarkozy, l’autre, souvent la plus pauvre et la plus fragile, est  vilipendée, livrée en pâture à la première comme source de ses  malheurs.
On se souvient  peut-être d’une séquence télévisuelle de 1987 qui montrait le candidat Sarkozy  en campagne, évoluant dans un wagon du RER au milieu des voyageurs tranquilles.  Il se penche vers une dame assise, l’interpelle avec une incroyable, étrange  excitation : « Vous avez peur, hein, madame, vous avez peur ? » La  voyageuse le regarde avec étonnement, presque de l’ahurissement, sans répondre.  Véritable scène révélatrice et annonciatrice de la gouvernance qu’il a mise en  oeuvre depuis cinq ans : susciter la peur, des fantasmes de peur,  pour apparaître comme le protecteur.
C’est là toute  l’imposture de ce qu’on ne saurait pas même appeler une idéologie, mais un plan cynique  pour occulter une politique qui favorise les  banques, les patrons du CAC 40, les actionnaires, les bailleurs de multiples  appartements, les hauts revenus et les exilés fiscaux. L’imposture, elle est là  encore, évidente, révoltante, dans cette communion prévue le 1er mai  autour d’une valeur travail déconnectée de l’emploi et du salaire, de la hausse  des loyers, des étiquettes de prix au supermarché et du coût des soins  dentaires.
Quel travail, où le  travail, quand des usines licencient, ferment du jour au lendemain, que les  files d’attente s’allongent à Pôle emploi ? Pour qui le travail, à la couleur de  la peau, à l’âge ou au diplôme ? Comment le travail, dans une atmosphère de  harcèlement, dans les déplacements quotidiens au bout du RER ou les  trajets de 50 km à l’aube ? Combien le travail, 1 000, 1 500 euros dont il faut  déduire le loyer de 500 euros ? Rien de tout cela n’importe à un candidat qui,  depuis cinq ans, n’a cherché qu’à déréglementer le travail, à l’imposer le dimanche, à détruire le service  public d’éducation et de santé, à « rassurer les investisseurs ».
Le  1er-Mai de Sarkozy et de l’UMP, c’est en réalité la fête du  libéralisme dur, « décomplexé », dont l’ambition est de néantiser la  représentation syndicale et d’étouffer les luttes sociales. Place de la  Concorde, derrière les majestueuses fenêtres de l’Hôtel Plazza et des  appartements de 300 m2, les gens pourront regarder le spectacle avec  amusement.
C’est tout à l’honneur  de François  Hollande de rompre avec cette vision d’une France en  guerre contre l’autre, par exemple en refusant, ces jours-ci, de revenir sur son projet de vote des  étrangers aux élections locales, vote qui rapprocherait les habitants,  oeuvrerait à ce vivre-ensemble qui se réalise peu à peu et sans drame dans des  villes de la grande banlieue, comme celle où je réside. Ou en s’opposant au  principe d’une « présomption de légitime défense » pour les policiers,  issue du programme de l’extrême droite, porte ouverte à tous les droits en  matière de répression, pierre angulaire d’un système policier.
Il faut casser cet imaginaire de suspicion et de haine  qui empoisonne le pays, mais cela ne se fera qu’en engageant la lutte pour un  partage des richesses, l’égalité dans l’éducation, l’accès aux soins, à la culture, des conditions de vie  meilleures pour tous. Pour une République  sociale.


Antoine PROVINI

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