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La triple faute de François Hollande

26 juin 2012 |    Par Laurent Mauduit

La décision prise par François Hollande de ne relever le Smic que de 2 % au 1er juillet, soit, hors inflation, un « coup de pouce » de seulement 0,6 %, constitue indéniablement une faute. Et même une triple faute, pour être précis. D’abord une faute politique, parce que le nouveau président de la République prend le risque, dès le début de son quinquennat, de décevoir les milieux sociaux les plus modestes, ceux qui, en bonne partie, ont assuré sa victoire lors de la présidentielle et sur lesquels il devrait s’appuyer pour réussir son quinquennat. Une faute économique ensuite, parce que la conjoncture française devrait l’inciter à changer de cap et à conduire une politique économique audacieuse, favorable à la demande et au pouvoir d’achat. Et enfin une faute sociale, car le salaire minimum est un levier majeur pour réduire les inégalités d’un pays rongé par la pauvreté et la précarité.

De ces fautes, on peut d’ailleurs prendre la mesure. Il suffit de lire entre les lignes la dernière Note de conjoncture que l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) a publiée mardi 26 juin dans la soirée. Si elle n’est certes d’aucun secours pour apprécier le risque politique que prend le chef de l’État en suscitant une aussi forte déception, sitôt après son élection et l’installation du nouveau gouvernement de gauche, elle donne toutes les indications chiffrées pour comprendre les enjeux économiques et sociaux de ce débat.

 

    L’autonomie politique est un mot qui doit être illustré
    si l’on ne veut pas qu’il soit mal compris. Cela ne consiste pas, comme
    l’a très justement dit André Chassaigne, à « jeter des grenades dégoupillées
    sous les pas de chaque ministre socialiste
    ». Ni, bien sûr à les ménager
    par principe. Il s’agit, pour résumer les définitions du dictionnaire, d’être à
    soi sa propre norme, de n’agir que selon nos propres lois. Dans la pratique de
    l’autonomie ce qui prévaut en toutes circonstances c’est l’objectif que nous
    nous serons nous mêmes fixé. Cela veut dire notamment que dans cette évaluation
    et dans la conduite des opérations, les postes et les places à prendre ne sont
    pas mis en balance avec les buts généraux de l’action. Une façon de continuer à
    décrire l’idée est de montrer un exemple de son contraire. J’évoquerai le sort
    de ce qui reste de la gauche du PS. Celle-ci se donne le but « d’influencer de
    l’intérieur » la ligne d’action du PS en général et aujourd’hui du gouvernement.
    Bien sûr, dans maints cas, ils seront au parlement nos chevaux légers. Il faut
    l’espérer. Et il faut y travailler en ayant de bonnes relations et des
    passerelles de contacts honnêtes avec eux. Mais sans perdre de vue qu’ils ne
    peuvent jamais être autonomes. C’est-à-dire qu’ils ne peuvent jamais n’obéir
    qu’à leurs propres objectifs. Car toujours s’imposera à eux une discipline
    collective coercitive. Coercition qui peut rendre de nombreux aspects parfois
    très personnels dans l’actuel PS. Cette limite, qui ne s’impose jamais à nous,
    décrit la frontière entre le groupe de pression et l’autonomie.

    Le mot autonomie est suivi dans notre vocabulaire du
    mot « conquérante ». Nous parlons d’autonomie conquérante. L’adjectif désigne
    quelle est la finalité de cette « autonomie ». L’autonomie n’est pas une fin en
    soi en effet. Il ne s’agit pas de conforter la posture d’un parti ou son image.
    L’autonomie conquérante défini un but et la méthode qui va avec. Et pour parler
    plus crument, et plus complètement, je reprends à mon compte une remarque de
    Jean Marc Coppola, dirigeant communiste des bouches du Rhône telle que rapportée
    dans « L’humanité »: « il ne s’agit pas d’attendre que le PS trébuche mais
    d’être à l’initiative de mobilisations citoyennes ».
    Et je partage son
    audace conceptuelle quand il ajoute : « il faut inventer d’autres façons de
    gouverner sans participer au gouvernement en préfigurant la VIème
    république.
    » L’autonomie est le moyen de la conquête. On ne peut imaginer
    d’être conquérant sans être autonomes.

    Car le gouvernement ne s’accorde lui-même aucune
    marge de manœuvre par rapport au diktat de l’union européenne. Cela au moment
    même où l’ensemble des dispositions du pacte budgétaire en Europe se durcissent.
    Ce gouvernement n’est donc pas lui-même « autonome » si l’on suit la définition
    du mot que je viens de donner. Comment sa « majorité parlementaire »
    pourrait-elle l’être alors ? Dès lors il faut préciser, pour bien se comprendre,
    l’usage du mot « majorité » s’agissant de nous. Nous sommes membres de fait de
    la majorité gagnante à l’élection présidentielle et législative puisque pas un
    élu ne l’a été sans nous, à commencer par le président de la république ! Pour
    autant, je ne crois ni utile ni juste de se définir comme « membre de la
    majorité » si cela désigne le bloc hégémonique du PS et de ses satellites
    parlementaires. Nous ne sommes pas membres de cette majorité-là délimitée par le
    respect du programme de François Hollande. Ni son opposition puisque nous nous
    interdisons de faire tomber ce gouvernement en votant la censure. Quelle est
    donc notre place ? Celle de l’autonomie conquérante ; C’est nous qui désignons
    notre place par rapport à nos objectifs.

    On m’a dit qu’Alexis Tsipras était désolé du résultat
    de sa coalition Syriza et s’en excusait auprès de mes camarades venus sur place
    participer à la soirée électorale. Et parmi les siens on en comptait autant qui
    se félicitaient de la percée et de la puissance acquise que d’amis pleurant sur
    l’échec si près du but. Souvent les mêmes passaient de l’un à l’autre, tantôt
    rempli d’orgueil, tantôt abattus. Comme souvent ce qui vient de loin donne des
    moyens de se mettre à distance de soi. La séquence qui s’est conclue avec le
    deuxième tour des législatives ne s’évalue pas en quarante-huit heures. Et
    certainement pas d’après les pseudo-analyses que font pleuvoir certains grands
    experts de la scène de la médiacratie. Cela ne signifie pas que ce qu’ils disent
    n’a pas d’importance. C’est tout le contraire ! Ils sont une composante
    essentielle du problème à traiter. Car ils contribuent, comme le reste du temps
    mais à un moment décisif de la formation des souvenirs, à en déformer lourdement
    la perception. Pas la nôtre, bien sûr. Mais celle de tous ceux qui en sont
    imprégnés, contents ou pas content. En tous cas, de notre point de vue, pour
    comprendre ce qui se passe, discuter librement et faire des bilans utiles, il y
    faut une précaution de méthode. Mieux vaut discuter de ce qui a été réellement
    fait et voulu, pour pouvoir en faire une critique approfondie, plutôt qu’à
    partir de l’image qui en a été donnée et fabriquée. Je m’agacerai volontiers, si
    j’avais de l’énergie à gaspiller en ce moment, contre ces critiques sur la
    stratégie « Front contre Front » discutée à partir des comptes rendus lunaires
    de la campagne d’Hénin-Beaumont qui en ont été donnés. Le pire étant de partir
    des idioties que ces gens ont pu dire sur ce qu’est notre méthode de combat
    contre le Front. Pour l’instant il me faut laisser passer la vague. Le clavier à
    la main j’ai recommencé à penser. Rien ne presse au jour près. La campagne qui
    commence est encore au petit pas de marche. On verra venir l’heure du trot puis
    celle du galop. Avant l’heure ce n’est pas l’heure !

    Pour l’instant les importants glapissent de joie.
    Leur système fonctionne. En Grèce bien sûr ! Quelle joie ! Les menaces des
    puissances occupantes ont été entendues ! Cruels et nasillards, les ectoplasmes
    de la commission européenne sont venus menacer à la télévision les électeurs
    grecs. Sans doute ces Grecs se figuraient-ils pouvoir recevoir du secours d’un
    pays récemment libéré d’un des deux siamois merkosistes ? Je veux dire qu’ils
    pouvaient croire que les nouvelles autorités françaises viendraient à la
    rescousse. Erreur, manants ! François Hollande en personne est venu sur leur
    petit écran les sommer de capituler sans condition ni gesticulation. Ouf ! La
    droite l’emporte d’un cheveu et la porte-parole du gouvernement de gauche en
    France s’en félicite ! La droite va diriger la collaboration avec l’occupant en
    compagnie des socialistes grecs du Pasok, et des Robert Hue locaux, Dima, une
    scission de droite de Syriza. Bref, tout serait parfait s’il n’y avait encore si
    haut, si fort, si proche du pouvoir, si évidemment désigné pour être
    l’alternative, ces députés Syriza forts de près du tiers des voix. L’actuel
    gouvernement gère donc la faillite pendant  le temps qu’il faut pour murir un
    scénario plus durable. Le pire, bien sûr. Pas besoin d’être grand clerc pour
    deviner. L’armée ou les nazis ? Je prends date. Donc nos camarades doivent eux
    aussi prendre des forces pour protéger la société de la catastrophe. Pour cela
    il leur faut être un recours gouvernemental crédible, c’est-à-dire à la fois
    sans compromission avec l’actuel pouvoir et très précis pour le scénario de
    relève. Exactement comme nous devons le faire.

    En France aussi, ouf, le système a tenu. Deux partis
    vont cumuler quatre-vingt-dix pour cent des sièges de l’assemblée nationale avec
    à peine plus de trente pour cent des inscrits. Je rapporte aux inscrits en
    m’amusant de ceux qui se sont livrés à ce petit calcul au sujet de nos propres
    résultats. Eternelle reprise de la fable du chien et du loup. Le chien oublie sa
    laisse en voyant les flancs maigres du loup. Mais la laisse n’oublie jamais le
    chien. Il n’ira jamais plus loin que sa longueur. Ca ne mène pas loin en ce
    moment. Le parti actuellement dominant a vassalisé ses partenaires et écrasé ses
    concurrents. La situation est plus verrouillée que jamais. Pour l’ordre établi,
    tout va bien, donc. Le menu du jour est donc servi sans tarder. Il est déjà bien
    amer pour ces braves caniches. Entrée : validation du bouclier anti-missile de
    l’Otan sur fond de sauce G8 en faveur du libre-échange. Deuxième entrée :
    discours contre la relance par la dépense publique au Conseil économique et
    social. Plat du jour : la trahison des Grecs qui luttent et les félicitations à
    la droite qui les a battu. Sinon, à la carte : renoncement aux euro-bonds et au
    crédit direct de la banque centrale européenne. Légumes : le non remplacement de
    deux fonctionnaires sur trois. Passons sur le fromage en raison des allusions
    que le sujet pourrait suggérer. Dessert : le vote des socialistes allemands avec
    leur chancelière de droite en faveur du nouveau traité européen. Mesdames,
    messieurs la poudrière est en place.

    Plus de 19 millions d’électeurs ne sont pas allés
    voter aux élections législatives. Le chiffre est sensiblement le même aux
    deux tours. Evidemment de grosses larmes d’hypocrites sont jetées dans maints
    commentaires. Pas de coupables. A la rigueur un responsable : « les politiques »
    qui ne s’intéressent pas aux problèmes des « vrais gens » qui sont « concrets »
    et même « de proximité » sur « le terrain » ragnagna. Suivez mon regard vers
    votre écran télé où règnent les inventeurs du « grand débat » sur la viande
    hallal, sujet «de terrain» et même de «proximité» s’il en est un. Sans oublier
    le vrai débat sur le « tweet de La Rochelle». «Quel a été le rôle des médias
    dans la campagne présidentielle ?»
    demandait Laurent Joffrin dans l’édito
    du « Nouvel Observateur». «Ont-ils honnêtement organisé le débat
    public démocratique ? Ont-ils correctement rendu compte du déroulement de la
    campagne? Ont-ils équitablement exprimé les points de vue en présence ? Au
    risque de susciter l’ire des critiques patentés de la caste journalistique, aux
    trois questions, on répondra oui. On avancera même cette idée totalement
    incongrue dans l’ambiance générale : la couverture médiatique de l’élection
    présidentielle a été… meilleure que jamais.
    » Fermez le ban. Mesurons
    cependant l’ampleur des dégâts.

    Au premier tour, le 10 juin, 42,8% des électeurs
    inscrits se sont abstenus. Au second tour, le 17 juin, la part
    d’abstentionnistes atteint 44,6% des électeurs inscrits. Dans les deux cas,
    c’est un record depuis le début de la Cinquième République! Et alors ? « Après
    nous le déluge » ricanent les bavards ! Ce record ne changera rien ni à eux ni à
    leurs pratiques ni à leur bestiale désinvolture. Car il n’est pas nouveau. Et
    rien n’a changé à aucune des étapes de cette hémorragie de la démocratie.
    Pourtant la fuite a été progressive et continue à chaque élection législative à
    l’exception de 1997 et du tour unique de 1986. Déjà en 2002 et 2007, 40% des
    électeurs n’étaient pas venus voter. Cette fois-ci, on approche dangereusement
    du point où un électeur sur deux se détourne du barnum où s’agitent Plouf et
    Chocolat, les deux clowns institutionnels de tout bon cirque. Le chaland ne
    ressent plus rien à les voir se disputer le « courage » de supprimer un
    fonctionnaire sur deux ou bien deux sur trois. Ils quittent en masse l’Agora où
    se joue le passionnant dilemme de rajouter des pages sans changer les traités ou
    bien de changer les pages en rajoutant des traités. L’oligarchie jubile. Tout
    change et rien ne change.

    Cette abstention est essentielle. Il faut en prendre
    toute la mesure. Elle n’est pas le silence d’une fraction du peuple mais son
    message. D’abord elle met à nu le caractère anti-démocratique de la cinquième
    République. Ce n’est pas neuf de le lire sous ma plume, ni dans notre camp, mais
    c’est indispensable de ne jamais le perdre de vue. L’élection du parlement est
    censée être le moment suprême de la démocratie représentative. Cette démocratie
    que notre addiction bien connue pour Robespierre et Chavez est censée mettre en
    péril. Qu’en font-ils ceux qui en ont plein la bouche ? Qu’en font-ils tous ceux
    qui disposent de tous les leviers de pouvoir, de moyens d’expression et de
    propagande ? Bref qu’en est-il de la démocratie à cet instant sacré du vote,
    juste avant que Robespierre et Chavez n’en menacent l’existence même, si nous
    l’emportions? Une misère. Un lambeau de volonté générale maigrement exprimé et
    grossièrement surévalué. Moins de 55 % des électeurs inscrits se sont exprimés
    au premier tour. Voilà pour le lambeau. Avant même de mettre un nom sur les
    vainqueurs, il y a doute sur la légitimité d’une telle victoire. Mais il n’en
    sera pas question. Qui le ferait ? Surement pas les bénéficiaires de la rente de
    situation que cette méthode régale de prébendes diverses. Au terme de ces
    élections, les partis dominants présents dans cette l’Assemblée nationale élue
    par à peine un citoyen sur deux sont gorgés. Car si on regarde de près, on
    constate que le PS et l’UMP en profitent à fond. A eux deux, ces partis ont
    cumulé 14,6 millions de voix au premier tour. Cela représente 56% des suffrages
    exprimés ! Ce n’est déjà pas tant que ça ! Surtout si l’on veut bien observer
    que cela fait à peine 32% des inscrits. Un petit tiers des citoyens réels.
    Pourtant les dominants se partagent au total 474 sièges de députés soit 82% de
    l’Assemblée. Un tiers des suffrages quatre-vingt pour cent des sièges. Beau
    placement ! Et si on ajoute les petits partis qui leur sont directement
    inféodés, les deux tous puissants arrivent même à 94% des sièges avec à peine
    38% des électeurs inscrits. Lequel d’entre eux protesterait ?

    L’abstention à ce niveau confirme tristement ce que
    je dis au début de mon livre « qu’ils s’en aillent tous » à propos de la
    situation politique qu’elle crée. L’abstention est un phénomène socialement
    marqué. Bien sûr, la configuration locale de second tour joue beaucoup. Selon
    qu’il y a un, deux ou trois candidats en lice, ce n’est pas pareil. Mais la
    tendance est claire, cette fois-ci comme les précédentes. En tous cas c’est ce
    que disent les instituts de sondages. Je les mentionne parce que c’est
    d’habitude l’argument des bien-pensants de la partie adverse. Et cette fois ci ?
    Que font-ils de leurs augures ordinaires ? Pourtant la matière est riche. Selon
    deux enquêtes IPSOS pour Le Monde et France Télévisions, les ouvriers et
    employés se sont plus abstenus que les cadres et profession libérale. Au premier
    tour, 48% des employés et 50% des ouvriers auraient voté. Mais 60% des cadres
    n’ont pas oublié de le faire ! Au second tour, l’écart s’aggrave. Seuls 41% des
    ouvriers et 49% des employés seraient allés voter. Mais 59% des cadres ont
    persisté. Toujours selon les mêmes sondages, au premier tour, 47% des ménages
    avec moins de 1 200 euros de revenus mensuels seraient allés voter. Au second
    tour, ce chiffre tomberait à 40% des foyers de cette même catégorie. Mais les
    ménages gagnant plus de 3000 euros de revenus mensuels auraient voté à 60% ! On
    notera au passage qu’au second tour, la part d’abstentionnistes des ménages
    aisés est exactement égale à la part de votants des ménages les plus
    pauvres. Enfin, les jeunes se sont également davantage abstenus que les plus
    âgés : 34% seulement auraient voté au premier tour. Au second tour, 37% des
    moins de 24 ans auraient voté contre 71% des plus de 60 ans. Tel est le contenu
    social de cette véritable dilution du peuple populaire dans l’abstention. Pour
    moi, cet élément est décisif. Je ne l’analyse pas comme une simple soustraction
    dans la liste des bons élèves de la classe civique. Je ne marque pas : « peut
    mieux faire » dans le carnet de note. L’abstention n’est pas un simple sas
    d’attente vers la participation active de demain. C’est un lieu de germination
    politique actif.

    L’abstention a déjà été repérée comme un épisode
    personnel où se forgent les changements de camp électoral. Je ne compte plus le
    nombre de ceux qui m’ont dit « je ne votais plus, vous m’avez donné le gout
    d’y retourner
    ». Souvent j’ai été stupéfait de l’origine politique de ceux
    qui s’exprimaient de cette manière. Anciens électeurs de Nicolas Sarkozy,
    anciens fans du parti socialiste dégoutés depuis telle ou telle primaire,
    électeurs de Bayrou. Bref une bigarrure telle que ce n’est plus l’origine qui
    fait sens. C’est le motif du retour à l’action civique qui est le vrai
    signifiant. Le motif du passage de « je n’y croyais plus » au stade de « j’y
    retourne ». Il faut regarder de près et sans peur d’être bousculé.

    Car ceux-là ne respectent aucun des anciens codes qui
    sont nos bâtons d’aveugle. Ils se fichent comme d’une guigne des puissants
    raisonnements qui entourent le concept de « discipline républicaine » au second
    tour. De plus ils ont compris que l’élection présidentielle est tout et que le
    reste un décor de circonstance. Ils ont donc parfaitement compris la logique des
    institutions. Celle-ci a encore été rendue encore plus claire aux yeux de chacun
    par l’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral. Les
    élections législatives ne sont alors plus qu’un vote de confirmation ou
    d’enregistrement du résultat de la présidentielle. Une fois passé le premier
    tour, si leur champion est éliminé rien n’est plus évident ni pour le second
    tour, ni pour l’élection suivante. A commencer par le fait d’aller voter. Et
    pour ceux qui y vont en ayant perdu leur candidat de premier tour, ils ont
    parfaitement assimilé qu’il s’agit d’éliminer et non de choisir. Mais que faire
    quand on voudrait éliminer tout le monde ? Quand on pense que le mieux serait «
    qu’ils s’en aillent tous ! » Tout cela je l’ai vu plus fort et plus
    nettement à Hénin-Beaumont. Là, j’ai vu de près ce peuple des
    désorienté-désemparés tel que je les décrivais dans « qu’ils s’en aillent
    tous !
    ». C’est pourquoi je suis revenu si promptement sur la barricade,
    entre les deux tours, quand j’ai vu que les socialistes ne faisaient pas
    campagne, persuadés qu’ils étaient d’encaisser sans bouger les effets d’anciens
    réflexes qui n’existent plus.

    Le contenu social de l’abstention a vocation à
    devenir un contenu politique. Inéluctablement il le devient. J’espère que cette
    formule ne parait pas trop abstraite. Elle veut dire que l’abstention est la
    forme concrète, active, de la désintégration des structures politiques
    institutionnelles. C’est une manifestation essentielle, à l’intérieur d’un
    mouvement plus ample, de ce que je nomme la « Révolution Citoyenne ». Cette
    forme de révolution est en effet à la fois un processus constructif en direction
    d’un ordre nouveau et un processus dissolvant de l’ancien monde. Ce n’est pas du
    tout un « coup », un évènement singulier comme peut l’être un « grand soir » ou
    un jour d’émeute. C’est un processus continu et spasmodique. Il connait des
    développements non linéaires. Je parlerai volontiers d’une insurrection du
    quotidien pour désigner les mille formes les plus diverses qui expriment une
    radicalité très concrète, sans mot d’ordre ni consigne. C’est une dynamique
    globale à l’œuvre dans les profondeurs de la société qui se donne à voir de
    façon multiforme et souvent inopinée. Le rejet par l’abstention du cirque de la
    cinquième République est une manifestation concrète spectaculaire de cette forme
    d’insurrection. On croit que cette masse qui l’anime est sans visage, mais c’est
    seulement parce qu’elle tourne le dos aux observateurs. Ce sont eux qui sont mal
    placés. On la dira muette ou bien incompréhensible, mais c’est parce qu’elle ne
    parle pas dans la langue des dominants, ostensibles et bavards par nature et
    vocation.

    Un moment vient où cette réalité diffuse de la
    révolution citoyenne se concentre en un courant unique qui finit par charrier
    tous les aspects de ces insurrections du quotidien. Savez-vous comment nait la
    Loire, fleuve impraticable et jamais domestiqué ? Dans une coupelle. C’est là
    que se recueille le premier suintement d’eau qui commence ce qui sera le fleuve.
    Juste une coupelle. Notre méthode politique consiste à disposer de telles
    coupelles. Leur forme et leur mise en place sont diverses, elles aussi. Mais le
    surgissement se produit toujours, qu’il se nomme rassemblement de la Bastille,
    marche Emilienne Mopti et que sais-je encore ! Une élection au suffrage
    universel est un moment d’accélération formidable. Il peut fournir la plus
    éclatante des coupelles qui fera naitre un fleuve indomptable. C’était le sens
    de nos slogans « Prenez le pouvoir ! » et « Place au peuple ! » Les élections sont
    passées. Mais le diagnostic reste le même. Et le mot d’ordre aussi.

    extrait du blog de Jean Luc Melenchon