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Archives pour 06/2014

30.05.2014 – Pendant que la poussière retombe de J.L.MELENCHON

Conférence de presse
Européennes 2014
• De l’art d’amplifier l’abstention
• Schulz, l’attrape-nigauds du PS
• Questions sur un débat et un plateau
• La désertion de François Hollande
• Six ans de lutte contre le Grand Marché Transatlantique
• Mélenchon = nazi dans Marianne

Ces quelques lignes sont destinées à rassurer les amis qui s’inquiètent de mon
silence. Je suis très honoré de leur inquiétude. Je leur dis ce que l’expérience de la
lutte apprend : après le choc, il faut donner son temps à la poussière pour retomber.
En ce moment je participe activement au processus de discussions collectives qui
occupent notre calendrier au Parti de gauche. On analyse ensemble. Avec soin, en
dépit de l’immense fatigue qui nous accable tous. Et dans le retour en boomerang
de tous les problèmes de nos vies personnelles si malmenées dans cette
interminable campagne. Tant que nous n’aurons pas conclu, tous ensemble, tant
que je n’aurais pas fini de recharger l’éponge à idées auprès de mes camarades, je
ne m’en sens guère pour allonger le torrent commentateur actuel. Je n’ajouterai pas
donc ma contribution au flot de ce que je lis et lirai encore à propos du score du
Front National. Ce genre politologique a tendance à tourner en rond depuis vingt
ans autour des mêmes compilations d’analyses sociologiques et de notations psychologisantes.
J’y trouve souvent une sorte de déterminisme mécaniste
finalement moins utile qu’il y paraît. En objectivant les causes, on finit par oublier les
effets et par nier les dynamiques qu’ils contiennent. A la fin, je pourrai même
m’intéresser davantage à ceux qui produisent ces commentaires qu’à l’objet qu’ils
pensent traiter. Car, après tout, n’est-ce pas là l’énigme la plus troublante ? Tant de
profondes pensées en trente ans. Si peu de résultats !

Comment se fait-il que le monstre soit toujours là après tant de commentaires et
analyses si intelligents, tant d’indignations, tant d’enquêtes médiatiques si bien
illustrées qu’elles ont même fini par tourner au publireportage ? Comment est-il
possible qu’après avoir montré quel danger contenait ma ligne d’action « Front
contre Front » dans la campagne présidentielle puis à Hénin-Beaumont, de « mettre
au centre de la vie politique le Front national » comme le firent tant de bons esprits
au PS, dans les médias et même au Front de Gauche, le danger ne se soit pas
effacé tout seul ? Que sont devenues les pieuses admonestations qui me furent
faites alors ? Les subtiles recommandations d’action ? Rien. Paroles verbales. Mais
on crut la page tournée une fois acquis mon dépit. Je doute que l’actuelle phase de
bavardages aille plus loin que d’habitude. Jusqu’à la prochaine crise et le prochain
flot de commentaires. Cette façon d’aborder les défis du champ politique me parait
très socialement typée. Ceux qui nient la centralité du conflit social et politique dans
nos sociétés abhorrent, en réalité, d’une façon générale, le conflit. Si l’on voit bien
quelles catégories sociales trouvent leur compte à cette attitude, je n’en méconnais
pourtant pas l’ancrage intime comme il en va de toute idée bien répandue. Rien
n’est plus puéril que cette négation de la réalité. Si je faisais du Wilheim Reich de
comptoir, je dirai que les mêmes veulent surtout ignorer comment leurs parents les
ont fait venir au monde. Le conflit, ils pensent le résoudre en diluant dans les
piapiatages. La scène politique est alors transformée en divan. Mais s’il est vrai que
si « les grandes peurs périssent d’être reconnues » selon le mot d’Albert Camus, il
ne faut jamais oublier que la remarque est d’ordre intime. Elle ne vaut rien dans une
arène face à un reître en tenue de combat. La psychologisation de la politique, la
négation prout-proutesque de la conflictualité sociale, la révulsion pour la fonction
tribunicienne ne se contentent pas d’entretenir une illusion neuroleptique pour ceux
qui la pratique où l’ingèrent. Elles privent cette conflictualité de ses canaux
d’expression et d’affirmation. Elles contribuent ainsi à l’intense aculturation politique
en cours. Les bavards médiacratiques et les voleurs de mot solfériniens, en croyant
tout diluer dans les gloses, préparent une violence mille fois pire que celle qu’ils
pensent contenir avec leurs bavardages émollients.

Je ne m’intéresse donc pas à reprendre ce qui a été mille fois décrit, y compris par moi.
Le bilan est celui-ci. Toutes les étapes où il était possible de contrer la
construction du Front national ont été ratées. Depuis la proposition d’interdiction il y
a vingt ans jusqu’à la mise en ligne du Front de Gauche comme contrepoint, tout a
été vain. Les bavards ont gagné, tout le temps, sur toute la ligne. A présent, le
champ politique est entièrement polarisé par le noyau lourd des idées que porte le
Front national. Le champ idéologique est au diapason. Le fumier de la
décomposition de la société sous les coups du libéralisme a fourni le terreau
propice. Mais je réaffirme qu’il n’y a aucun lien mécanique entre une situation
sociale et un système d’idées. La dynamique du Front national n’est pas dans la
personnalité de ceux qui y adhèrent mais dans celle de ceux qui ont laissé faire ou
instrumentaliser cette présence et ont pensé y trouver leur compte de quelque façon
que ce soit. De la haine des musulmans dans les salles de rédaction à la peur des
rouges chez les bien-pensants, en passant par la rouerie des maîtres chanteurs du
vote utile, une considérable armée de tireurs dans le dos s’est continuellement
mobilisée en toutes circonstances, pensant tirer son épingle du jeu. Le savoir
n’apprend rien pour la suite, sinon à garder intacte et renforcée notre méfiance.
Comme je viens de dire qu’il ne me sert à rien de reprendre les ratiocinations
habituelles sur le sujet, je veux plutôt examiner les dynamiques en cours. Il faut
penser l’Histoire comme on pense un mouvement, non comme une juxtaposition de
photos figées.

Aux conditions actuelles, parce qu’elle est en dynamique, rien ne peut plus barrer la
route de madame Le Pen. Mieux : le fruit va lui tomber tout droit dans la bouche.
Toute la décomposition en cours du champ politique, ou bien alimente directement
son fond, ou bien emporte sans combat les digues qui s’y opposeraient. La
physique de l’Histoire n’a d’ailleurs jamais fonctionné autrement. Les grands
mouvements comme les petits ne sont pas linéaires. Ils suivent des lignes de
croissance ou décroissance saccadées où des pics succèdent à des paliers. Les
prochains condiments qui vont alimenter le suivant pic sont en place. D’un côté
l’implosion de l’UMP, libérant de vastes pans de sympathisants de tous niveaux, de
l’autre la débilité de l’équipe au pouvoir et de ses supplétifs entretenant tous les
ingrédients d’une implosion autrement plus dangereuse : celle de l’Etat. Que les
auto-flagellant se rassurent, je ne nous oublie pas dans ce tableau. Notre score à
l’orée du nouveau cycle politique ne nous permet pas d’être l’alternative dans le
chaos qui s’avance. Faisons bref. Commençons par l’aveu qui libère chacun de ses
responsabilités : tout est de ma faute. Deux cent professeurs cyclotrons, au moins,
des deux sexes, sont prêts à en faire la démonstration. Ils sont également prêts à
faire don de leur personne pour incarner dorénavant la cause. Quatre cent autres
sont prêts à leur tirer dessus en toute amitié sitôt qu’ils se mettraient à la tâche. Une
fois cette mortification rituelle accomplie, je préfère souligner, pour le lecteur rapide
ou le journaliste pressé qui recopie sans lire, que je n’en crois pas un mot.

Pour moi,c’est dans la pente des évènements qu’il faut chercher la cause des dynamiques en
cours. Et c’est là que se trouvent les solutions à éprouver. Que nous ayons échoué
jusqu’à ce point ne signifie nullement que nous y étions condamnés. Ni que pour
soutenir nos raisons d’alors et la justesse de l’entreprise d’alors nous nous
interdisions de passer à autre chose, à explorer d’autres chemins. Le fil conducteur
de notre action ne doit pas être dans la momification des cadres qui l’ont porté mais
dans l’audace qui nous a fait les imaginer. La première réponse au moment, c’est la
volonté de ne « rien lâcher » et, pour cela, d’être vigilant, à l’affut de toute brèche
qui viendrait à s’ouvrir dans le mur qui nous enferme actuellement. Et s’il le faut, on
creusera avec les doigts.
Quand le programme néolibéral s’abat sur une société, celle-ci, après des transes
plus ou moins longues, est en proie à un processus de nébulisation qui conduit au
point « qu’ils s?en aillent tous » où toute la superstructure du système vole en
éclats. Ce processus n’a ni nom ni visage. Ce sont les circonstances et l’Histoire
longue de la société considérée qui les lui donnent. En France, nous avons échoué
à le donner. On connaît la responsabilité du système médiatique dans cette
disqualification méthodiquement organisée. Ma diabolisation permanente, la
dédiabolisation de madame Le Pen, les monstrueux déséquilibres de temps de
parole audiovisuels, ont un rôle essentiel.

Mais nous avons aussi notre responsabilité. Notre Front de Gauche a un large pied dans le système comme l’a
montré la séquence des élections municipales. Dès lors, les petits arrangements et
alliances à géométrie variable, au-delà même de leur légitimité locale ou non, nous
ont directement associés au spectacle des poisons et dentelles du système. Dès
lors, nous nous sommes rendus illisibles ou, pour dire plus vrai, nous avons été
rendus suspects dans un moment ou les suspects subissent, à juste titre, très vite
un mauvais sort ! En une campagne électorale, tout le travail d’autonomisation a été
détruit aux yeux du grand nombre. Dans le même temps, ma diabolisation
amplement répercutée dans tous les registres, nous a coupé des frivoles classe
moyennes des centres ville. Toute l’énergie mise à essayer d’en effacer les traces
dans les malheureuses maigres semaines de campagne européenne n’a servi a
rien, et les accrocs répétés en chemin n’ont rien amélioré. Quant au cap
stratégique, la difficulté à faire accepter partout dans nos rangs l’idée et le mot
« d’opposition de gauche » ne ressort pas de l’habituel pinaillage qui veut que toute
expression soit immédiatement critiquée de façon purement destructrice et sans
contre-proposition à la mode des groupuscules gauchistes. C’est une résistance
lourde de sens et d’illusions. La marche au point « qu’ils s’en aillent tous » est
aujourd’hui incarnée par madame Le Pen. Sa dynamique est de nature
révolutionnaire, sa puissance contribue à miner le système. Celui-ci n’a guère de
moyens immunitaires à mesure que s’approfondit l’incurable stupidité de ceux qui le
dirigent, en même temps que leur impuissance à faire autre chose que ce que lesauteurs de pianos mécaniques à Bruxelles ont pré-perforé pour eux.

Je ne suis guère optimiste à cette heure. Notre faiblesse nous rend la tâche plus
difficile encore qu’elle l’était. Nulle pièce ne bouge. Le gouvernement a confirmé son
cap ultra droitier en même temps que son rabougrissement. C’est une stratégie
frontale sans les moyens. Les chefs solfériniens se disent qu’il n’y a pas « d’envie
de gauche » en regardant les scores de chacun. La déduction n’a pas trainé. C’est
cette affaire de seuils sociaux a supprimer… Au PS, les agitations n’iront pas plus
loin que d’habitude, sinon en volume sonore. Chez les Verts, le Centre a une
attraction plus grande que la nôtre après le résultat des européennes, et cette
stratégie entre en résonance avec celle des solfériniens. Mais, bien sûr, tout peut
aller bien mieux que je viens de le dire et nous ne manquons pas de moyens pour
qu’il en soit ainsi. L’idée d’une majorité alternative à gauche reste le cap à suivre.
Sinon quoi ? Mais on ne peut plus en exagérer les chances de succès. La patience
sera donc la vertu cardinale. A mes yeux, le plus important est de trouver la veine
porteuse pour l’assaut suivant. Car nous nous remettrons en position de conquête.
Pour ma part, je n’ai pas l’intention de rester les deux pieds dans le même sabot,
même si je vais profondément remanier mon dispositif personnel. Dès lors, la
dynamique à trouver n’est ni dans nos colloques, pourtant indispensables, ni dans
nos innovations organisationnelles, pourtant tout à fait souhaitables et toutes
bienvenues. Elle est dans la société. Là où deux tiers des citoyens inscrits tournent
le dos à une scène dont l’issue les indiffère, sinon qu’ils la souhaitent très cruelle
pour ceux qui s’y agitent.

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